DUO C135 – Mirage IV

L’histoire du couple formé par le Boeing C-135F et le Dassault Mirage IV est l'une des pages les plus passionnantes de l'aviation militaire française. C’est le récit d'une symbiose technique et opérationnelle absolue : l'un ne pouvait pas accomplir sa mission sans l'autre.Voici l'histoire de ce duo qui a porté la dissuasion nucléaire française pendant plus de trois décennies.

1. La genèse d'un besoin vital

Au début des années 1960, le général de Gaulle veut doter la France d'une force de frappe nucléaire indépendante : la Force Aérienne Stratégique (FAS). L'arme choisie est le Mirage IV, un superbe bombardier biplace capable de voler à Mach 2.Mais le Mirage IV a un point faible majeur : son autonomie.

Conçu pour être compact et rapide, ses réacteurs Snecma Atar 9K sont extrêmement gourmands en carburant, surtout à haute vitesse.
Pour atteindre ses objectifs stratégiques (situés profondément en Europe de l'Est ou en Union Soviétique) et espérer revenir, le Mirage IV a impérativement besoin d'être ravitaillé en vol.
La France doit trouver un "camion-citerne". Ce sera le C-135, acheté aux États-Unis.

2. Le C-135F : Le grand frère américain.

En 1962, la France commande 12 exemplaires de Boeing C-135, désignés C-135F (le "F" pour France).
Une configuration unique : Contrairement aux standards de l'US Air Force qui utilisent rigoureusement une perche rigide rigide (système Flying Boom), les C-135F français sont adaptés pour la doctrine française.
Ils sont équipés d'un adaptateur flexible (le système Probe and Drogue, avec un panier au bout d'un tuyau souple) pour s'accoupler à la perche fixe située sur le nez du Mirage IV.
Ces 12 avions deviennent les "nounous" indispensables des Mirage IV. Ils sont répartis sur les mêmes bases aériennes pour former des couples indissociables.

3. Le "Rendez-vous" : Un ballet de haute précision

En mission, le vol en couple du C-135F et du Mirage IV ressemble à un ballet millimétré, souvent exécuté dans des conditions météo difficiles ou en silence radio complet pour des raisons de discrétion.
Le décollage : Le Mirage IV décolle souvent "léger" pour économiser ses pneus et sa structure, ou au contraire très lourd avec sa bombe nucléaire AN-22 (puis le missile ASMP).
La jonction : Le ravitaillement a généralement lieu à haute altitude (autour de 26 000 à 30 000 pieds).
L'effort du Mirage : Le Mirage IV doit réduire sa vitesse pour s'aligner derrière le C-135F, qui lui vole à sa vitesse maximale continue.
Le pilote du Mirage doit insérer sa perche dans le panier oscillant du tanker. Une fois connecté, le C-135F transfère des tonnes de kérosène en quelques minutes.
Sans ce ravitaillement initial (parfois suivi d'un second au retour), le Mirage IV n'aurait été qu'un avion de défense locale.
Grâce au C-135F, son rayon d'action est multiplié par deux ou trois, lui permettant de couvrir tout le théâtre européen.

4. Les missions réelles : De l'alerte à la reconnaissance

Si le couple s'est entraîné jour et nuit pendant la Guerre froide pour la mission nucléaire (heureusement jamais déclenchée), il a prouvé son efficacité lors de missions réelles de projection de puissance et de reconnaissance lointaine :
L'opération Tamouré (1966) : C'est le baptême du feu et de la distance. Un Mirage IV (le n°9) part de France pour aller larguer une bombe nucléaire d'expérimentation sur le centre d'essai du Pacifique (Mururoa).
Pour ce faire, plusieurs C-135F sont prépositionnés à travers le monde (notamment en Afrique et en Amérique) pour ravitailler le bombardier tout au long de sa traversée épique.
Les missions de reconnaissance (Guerre du Golfe, Kosovo, Afghanistan) : Dans sa seconde partie de carrière, le Mirage IV devient le Mirage IVP, spécialisé dans la reconnaissance stratégique à très haute altitude grâce au conteneur CT-52.
Pour photographier les lignes ennemies à des milliers de kilomètres de la France, le couple C-135 (devenu C-135FR après remotorisation) et Mirage IVP fonctionne à nouveau en parfaite symbiose.

5. La fin d'une époque

Le Mirage IV a été retiré définitivement du service opérationnel en 2005, après plus de 40 ans de bons et loyaux services.
Le C-135F, quant à lui, a survécu à son partenaire. Modernisés, remotorisés avec des moteurs CFM56 plus économes et rebaptisés C-135FR, ils ont continué à ravitailler la génération suivante (Mirage 2000N, 2000D et Rafale) avant de commencer à passer le flambeau aux nouveaux Airbus A330 MRTT Phénix au tournant des années 2020.
Le couple C-135F / Mirage IV reste le symbole absolu de l'entrée de la France dans le club des superpuissances technologiques et militaires de la seconde moitié du XXe siècle.